Aujourd’hui j’aimerais te parler d’une de mes passions : les bandes originales de dessins animés. 

Je dois te dire qu’elles sont pour moi une grande source d’inspiration. De manière plus large, je dirais que beaucoup de musiques conçues pour l’image (films, séries, jeux vidéos) me donnent des idées pour improviser.  

Une que j’apprécie particulièrement c’est celle de « il était une fois l’espace », une série d’animation française créée en 1981, co-produite avec un studio japonais et de nombreux pays. Sa bande-son est juste incroyable, et pour cause : le compositeur c’est Michel Legrand (avec Jean-Pierre Savelli au chant). 

Je vais te montrer comment l’analyse d’une de ses œuvres va te donner beaucoup d’idées pour improviser et enrichir tes progressions harmoniques.

En fin d’article tu trouveras le lien vers la version vidéo de cet article (les contenus sont un peu différents avec notamment des exemples d’improvisation).

C’est vraiment une de ses marques de fabrique. Parlons déjà de ce qu’est une marche harmonique. 

C’est un enchaînement de 2 ou 3 accords qui sert de modèle et qu’on va ensuite reproduire de manière plus ou moins systématique en partant d’une autre note. On peut soit rester dans la tonalité d’origine soit en sortir. Ce sont souvent des enchaînements basés sur des intervalles de quinte. 

Voici un exemple pour mieux comprendre. 

Si tu joues un accord de D puis de G  (il y a un intervalle de quinte entre les deux) : c’est ton modèle. Tu vas le reproduire en partant d’une autre note, par exemple Do. Ça donne C puis F (j’ai reproduis l’intervalle de quinte descendant à partir de do) puis tu le reproduis à nouveau en partant de Sib par exemple, ça donne alors Bb et Eb. C’est un exemple de marche harmonique.

Il y a énormément de chansons très connues qui utilisent ce procédé. Par exemple si tu es né avant 1998 tu devrais avoir dans l’oreille cette chanson de Gloria Gaynor « I will Survive ».

La grille est la suivante : 

A- D-7 (c’est le modèle)

G CM7 (c’est la première reproduction, note que la qualité des accords peut changer)

FM7 B-7b5 (c’est la deuxième reproduction)

E7 l’accord vient conclure la marche harmonique. 

En version coronavirus ça donne ça :

Les marches mélodiques vont souvent de pair avec les marches harmoniques

Une marche harmonique est souvent associée à une marche mélodique. C’est-à-dire un motif mélodique qui va être répété de manière plus ou moins exacte en partant de notes différentes. 

Par exemple le thème des Feuilles mortes est construit sur un motif de 3 notes qui se suivent diatoniquement puis d’une quatrième note placée une quarte plus haut. 

Mais on a aussi une suite harmonique organisée en marche. 

Ce thème associe donc une marche harmonique et une marche mélodique. Cette association crée quelque chose de très prévisible mais qui a fait ses preuves. 

On peut retenir que les marches c’est très entraînant, c’est comme quelque chose qui tourne et qui pourrait ne jamais s’arrêter, donner du mouvement à…. L’infini 😉

Les deux mélodies magiques

Voici la mélodie du thème principal de « Il était une fois l’espace » dans une autre version (d’ailleurs si tu connais le nom de la chanteuse je suis preneur). 

Tu vas voir que derrière cette belle mélodie se cache un grand savoir-faire et le découvrir la rend plus belle encore. 

Pour commencer on va l’analyser (j’ai transposé la partition pour rester dans la tonalité du générique). 

 

On constate qu’elle est écrite en marche avec un modèle et deux reproductions. La dernière étant un peu modifiée pour conclure la marche (un sol à la place du si). 

Écoutons à présent un deuxième thème à la voix qu’on trouve un peu plus tard dans la version orchestrale. 

As-tu repéré qu’il est aussi écrit en marche ?

 

Maintenant ré-écoute avec attention des deux passages. As-tu remarqué que ces deux mélodies étaient présentes à chaque fois? Dans la première version la voix est mise en avant et la deuxième mélodie est plus en retrait, jouée par le vibraphone. Dans la seconde version c’est le hautbois qui a la mélodie principale tandis que la voix chante la seconde mélodie.  

On a donc deux mélodies différentes qui s’assemblent parfaitement. Magique non?

Les voici écrites toutes les deux avec une basse en plus (car on va bientôt parler de l’harmonie).

 

Je te laisse écouter cet extrait du générique qui fait entendre les deux mélodies en même temps. 

C’est un procédé qui est très utilisé dans les différents versions de cette chanson, Michel Legrand (ou son arrangeur Armand Migiani) l’utilisent énormément. J’ai repéré en tout 4 mélodies superposables dans la suite orchestral de cette pièce. 

L’art de l’inattendu

On va maintenant s’intéresser à l’harmonie. 

Voici le début de l’enchaînement. 

La suite dont on a envie c’est celle-ci :

Elle fonctionne très bien, car la marche mélodique qu’on a décrite précédemment encourage la marche harmonique. Elles vont bien ensemble. D’ailleurs c’est la même marche que pour « Les feuilles mortes » mais dans une autre tonalité. 

Pourtant ce n’est pas le choix que fait Michel Legrand. 

Il ne va pas sur le B-7b5 qui nous amènerait en la mineur (ton relatif de do), mais revient sur le D-. En faisant ça, il casse la marche harmonique tandis que la marche mélodique se poursuit et se transforme légèrement pour conclure. 

Déjà ça c’est très intéressant, car il crée une surprise là où on aurait pu avoir quelque chose qui certe aurait fonctionné, mais qui aurait été aussi très convenu. 

Et oui les marches harmoniques sont un outil musical puissant, expressif, mais aussi très entendu et attendu. Elles amènent une suite presque inéluctable. En nous sortant de ce prévisible on créé la surprise et l’émotion. 

Ce qui est beau c’est qu’à l’écoute évidemment on ne s’en rend pas compte. Mais pour nous qui sommes improvisateurs, ça va être important de pouvoir jouer avec ça. 

Jouer avec les clichés

Cette première partie est jouée deux fois puis Michel Legrand utilise un des procédés les plus éculés dans la chanson. Tu imagines lequel ?

La transposition au demi-ton, c’est à dire rejouer la mélodie un demi-ton au-dessus. 

À une époque ça se faisait beaucoup. Par exemple en jazz on a le célèbre thème Mack the Knife (“Ella in Berlin” de 1960 à 1’25), en chanson on a “Le petit bois de Saint Amant” chanté par Barbara qui module dès les premières secondes. Est-ce que tu penses à d’autres musiques ou chansons?

Cette transposition évidemment est très efficace. Mais là où Michel Legrand est vraiment très fort c’est qu’il va enchaîner les surprises, créer de l’inattendu à partir de ce procédé de transposition tellement cliché. 

4 techniques imparables en 30 secondes

1 – En faisant une transposition stricte, il aurait dû jouer un Eb- à la cinquième mesure restant ainsi dans la tonalité de ré majeur.

Mais en fait il décide de jouer C-7b5, un accord qui permet de basculer vers le ton mineur relatif. C’est justement ce qu’il avait évité de faire sur tout le début de la chanson.

2 – On s’attend alors à arriver sur la tonalité de sib mineur, mais il n’en est rien, car il le transforme en accord majeur. Cela donne un effet de lumière important, on a une sensation d’ouverture. 

3 – Il reprend la montée diatonique à partir de l’accord de sib majeur. Cette montée (s’il avait strictement transposé la suite d’accord) aurait dû se faire à parti de ré b majeur. Donc à la fois on est sur un élément connu, mais utilisé à un endroit surprenant. 

4 – Au début de la chanson, cette montée diatonique permettait de relancer la grille et de repartir sur la mélodie grâce au A7. Ici il choisit de s’arrêter sur l’accord du III° degré qui est D-. Mais… que vois-je ?

C’est justement l’accord du début de la chanson !!! Ça lui permet donc de repartir sur la tonalité du début. 

C’est là un grand secret pour improviser et composer : un accord peut appartenir à plusieurs tonalités. Ici D- est à la fois le III de Sib majeur et le II de Do majeur. C’est la technique des accords pivots. 

Voici une vue d’ensemble des surprises apportées par Michel Legrand :

Derrière la magie

Ce thème fait partie des grandes références en termes de musique d’animé. Il n’y a qu’aller voir les commentaires sous les vidéos YouTube qui reprennent la BO de cette série. 

Et pourtant à moins d’en faire l’analyse on n’imagine pas tous les procédés qui sont mis en œuvre pour créer l’émotion. 

Je me rappelle très bien le jour où j’ai découvert tout cela. C’était en préparant un cours d’harmonie pop. Je m’étais dit « tiens j’aime bien ce générique et si on l’analysait en cours ». Quelle surprise pour moi alors de découvrir tout ce savoir-faire. 

Comme beaucoup de grandes œuvres (oui je mets cette composition dans les grandes œuvres). Quand on les écoute de manière distraite, on trouve ça très chouette et c’est déjà très bien. Mais quand on commence à l’analyser, on se rend encore plus compte de tout ce qu’il y a derrière et moi j’ai encore plus de plaisir à l’écouter. 

Quelques pistes pour improviser

Cette pièce possède beaucoup d’éléments qui me donnent envie d’improviser. Je les classerais en deux familles : harmonique et mélodique. 

Pour l’harmonie je te propose trois grilles à explorer et qu’il est bon de connaitre : 

Ensuite il y a les astuces de transposition. Je t’en propose deux. 

1 – La transposition à la tierce mineure inférieure :

La transposition au demi-ton inférieur :

Concernant l’improvisation mélodique, tu pourrait essayer de trouver des mélodies en marche qui se superposent. Je trouve que c’est un bon moyen de s’initier à l’improvisation en polyphonie horizontale. 

Pour entendre ce que cela pourrait donner, je t’invite à aller visionner la vidéo qui va avec l’article dans laquelle je joue des exemples au piano (pense à t’abonner). 

Note : (la vidéo sera bientôt en ligne)

Et toi ?

Dis-moi dans les commentaires si cet article t’inspire. Est-ce que cette analyse te donne une écoute différente ? As-tu des idées pour improviser en utilisant ces matériaux ?

Cet article a 16 commentaires

  1. Grym

    Superbe !!! Simple et efficace …..

    1. Jean-Christophe

      Merci 🙂

  2. Angéline Riès

    BRAVOOO !! C’est simple, clair, agréable à lire, voir, entendre et c’est motivant pour jouer et inventer… very good teacher !

  3. Jérôme Damien

    Très clair et divertissant. Bravo Stofff !

    1. Jean-Christophe

      Merci ça me fait bien plaisir

  4. Nicolas AMELOT

    Très intéressant. Bravo. Beau partage

    1. Jean-Christophe

      Merci 🙂

  5. Thierry

    Bonjour Jean-Christophe,
    Très détaillé comme analyse. Merci. Je l’ai fait lire à ma fille pour qui c’est même plus évident encore. (Son regard n’est pas déformé, sans doute )
    Elle va essayer de mettre en pratique avec une mélodie qu’elle a créé dans sa tête. 😉

    1. Jean-Christophe

      Bonjour Thierry, merci pour ton retour. C’est super que ta fille ait eu envie de créer sa musique 🙂
      Elle joue depuis combien de temps ?

  6. Nico06

    Sacrément technique pour un profane mais très bien expliqué ! Merci

    1. Jean-Christophe

      Oui c’est vrai que le sujet est complexe. J’essaye de le rendre accessible. Merci de ton retour 🙂

  7. Emmanuel

    Super article
    Oui ce type de séquence harmonique permet d’avoir ce dosage entre prévisible et étonnement en fonction du trajet des mélodies
    À bientôt et bon succès pour ton blog

    1. Jean-Christophe

      Merci pour ton encouragement 🙂

  8. Emmanuel

    Merci ! Cela faisait des années que les subtilités harmoniques de ce morceau me résistaient, notamment lors de la répétition un demi-ton au-dessus.
    Sinon, j’ai l’impression qu’on peut rajouter quelques fioritures, notamment sur le premier G7 qui sonne mieux avec une neuvième en plus : G7 9b . Me trompé-je ?

    1. Jean-Christophe

      Content que l’article t’ai éclairé 😁
      J’ai eu beaucoup de surprise en en faisant le relevé et l’analyse. Ce morceau n’a l’air de rien quand on se laisse porté par la musique mais en fait il est sacrément bien écrit.
      À priori (si j’ai bien compris l’endroit), le G7b9 pourrait fonctionner pour improviser, mais pas avec la mélodie car elle joue un la qui est la 9♮ et ce la est parfois aussi au contrechant.

      1. Emmanuel

        Oui, j’avais cru entendre justement une dissonance intéressante entre la 9b et la 9♮, mais pas dans toutes les versions (seulement la version orchestrale, les autres sont plus épurées et ôtent des fioritures).
        Toujours dans la catégorie des enrichissements sans doute superflus, j’ai très envie d’insérer un D-7M entre le premier D- et le D-7, histoire de rajouter des chromatismes à la septième à toutes ces marches harmoniques 🙂

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